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HISTOIRE NATURELLE

DE

LACÉPÈDE

TOME

PARIS. [MPRIMERIE F. LEVÉ

RUE CASSETTE, 17.

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HISTOIRE NATURELLE

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LACÈPÈDE

COMPRENANT

LES CÉTACÉS, LES QUADRUPÈDES OVIPARES, LES SERPENTS ET LES POISSONS

Nouvelle Édition

PRÉCÉDÉE DE L'ÉLOGE DE LACÈPÈDE

PAR CUVIER

Avec des notes et la nouvelle classification

DE M. A. -G. DESMABEST

C.ilI'.RESPONDANT DE l'aCADÉMIE PES SCIENCES, JIEBIDRE DE L'aCADÉMIE DE MÉDECINE, professe™ DE ZOOLOGIE A l'iÎCOLE VÉTÉIUNAIRE D'ALFORT, ETC.

TOME PREMIER

PARIS

FDRNE. JOUVET ET 0% ÉDITEURS JOUVET ET O'^ SUCCESSEURS

RUE SAINT- ANURÉ-DES-ARTS, 45

M DCCG LXXXI

KEMINGTON KELLOGG

LIBRARYOF

^^^^<\S'E MAMMALOGÏ

SsONlAN INSTITUTION

ÉLOGE HISTORIQUE

DU COMTE DE LACÉPÈDE

PAR M. LE BARON CUVIER '.

Chargés de consigner dans les annales des sciences les services qu'elles ont reçus de nos t'onfrères et les principaux traits de la vie de tant d'hommes célèbres , nous nous acquittons d'un devoir si honorable avec le zèle d'amis etde disciples pleins de respect pour leur mémoire ; mais le temps qui nous est départi dans ces so- lennités littéraires ne nous permet ni de les présenter tous à la reconnaissance du public , ni même de lire eu entier des biographies déjà i>i courtes pour tout ce qu'elles devraient faire connaître. C'est en tète de l'éloge d'un savant et d'un homme d'état , dont la vie a été si longue et si pleine , et qui se recommande par tant de bonnes actions et tant de beaux ouvrages, qu'il uousasurtoutparunécessairederappeler ces cir- constances. Heureusement c'est aussi dans un pareil éloge qu'il y a le moins d'inconvénient à se restreindre : le souvenir d'un homme tel que M. de Lacépède est dans tous les cœurs , et il n'est aucun de mes auditeurs qui ne puisse suppléer à ce que la brièveté du temps for- cera d'omettre.

Bebnard-Germain-Étienne DELAVILLE , si connu dans le monde et dans les sciences sous le titre de Comte de LACÉPÈDE, naquit à Agenle26décerabrei756,de Jean-Joseph-Mé- DARD DELAVILLE, lieutenant-général delà sénéchausée, et de Marie de LAFOND.

Sa famille était considérée dans sa province et y avait contracté des alliances distinguées , mais M . de Lacépède trouva dans les papiers ifu'elle conservait des traces d'une origine beau- coup plus illustre qu'on ne pouvait la lui sup- poser. 11 crut y découvrir que c'était une branche d'une maison connue en Lorraine dès !e onzième siècle, et qui prenait son nom du bourg de Ville-sur-Ilon , dans le diocèse de Verdun , mai-

Lu à l'Académie des sciences, le 5 juin 1828. 1. 1.

son qui a fourni un r^ent à la Lorraine , et qui s'est alliée aux princes de Bourgogne , de Lor- raine et de Bade , ainsi qu'à beaucoup de fa- milles de notre première noblesse. M. de Lacé- pède s'y rattachait par Arnaud de Ville, seigneur de Domp-Julien , que le roi Charles VIII , pen- dant sa possession éphémère du royaume de Naples, avait fait duc de Monte-San-Giovanni , et qui , étant devenu gouverneur de Montéli- mart , se rendit célèbre en histoire naturelle , pour avoir escaladé le premier le mont Aiguille, ce rocher inaccessible qui passait pour l'une des sept merveilles du Dauphiné. Nous avons même vu un arbre généalogique dressé en Alle- magne où notre académicien prenait le titre de Duc de Mont-Saint-Jean , et il écartelait les armes de Ville de celles de Lorraine et de Bour- gogne ancien. Mais , quoi qu'il en soit d'une filiation qui ne paraît pas avoir été constatée dans les formes reçues en France , nous devons dire que cette recherche ne fut pour M. de Lacépède qu'une affaire de curiosité , et que , loin de s'en prévaloir , même , comme le disait un homme d'une haute extraction, contre la vanité des autres , il entra dans le monde bien résolu à ne marquer sa naissance que par une politesse exquise. Chacun peut se souvenir que c'est une résolution à laquelle il n'a jamais manqué ; quelques-uns ont pu trouver même qu'il mettait à la remplir une sorte de supersti- tion ; et il est très-vrai qu'il ne passait pas vo- lontairement le premier à une porte, qu'il ren- dait toujours le dernier salut , et qu'il n'y avait point d'auteur, si vain qu'il fût , qui , lui pré- sentant un ouvrage , ne s'étonnât lui-même des éloges qu'il en recevait; mais ce qui n'est pas moins vrai , c'est que ces démonstrations n'a- vaient rien de calculé ni de factice, et qu'elles prenaient leur source dans un sentiment profond de bienveillance et de bonne opinion desautres : aussi était-il encore plus obligeant que poli , et

II

rendait-il plus de services, répandait-il plus de bienfaits qu'il ne donnait d'éloges. Ces disposi- tions affectueuses qui l'ont animé si longtemps et qu'il a portées plus loin peut-être qu'aucun autre homme, avaient été profondément impri- mées dans son cœur par sa première éducation. M. Delaville, son père , veuf de bonne heure , rélevait sous ses yeux avec une tendresse d'au- tant plus vive qu'il retrouvait en lui l'image d'une épouse qu'il avait fort aimée. Il exigeait des maîtres qu'il lui donnait autant de douceur que de lumières , et ne lui laissait voir que des enfants dont les sentiments répondissent à ceux qu'il désirait lui inspirer; M. de Chabannes, évêque d'Agen, et ami de M. Delaville, le se- condait dans ces attentions recherchées ; il re- cevait le jeune Lacépède, l'encourageait dans ses études , et lui permettait de se servir de sa bibliothèqut ; mais tout en ayant l'air de ne pas le gêner dfiiis le choix de ses lectures, M. de Chabannes et M. Delaville s'arrangeaient pour qu'il ne mît la main que sur des livres excel- lents. C'est ainsi que pendant toute sa jeunesse il n'avait eu occasion de se faire l'idée ni d'un méchant homme, ni d'un mauvais auteur. A douze et treize ans , selon ce qu'il dit lui-même dans des mémoires que nous avons sous les yeux , il se figurait encore que tous les poètes ressemblaient à Corneille ou à Racine , tous les historiens à Bossuet, tous les moralistes à Fé- nelon ; et sans doute il imaginait aussi que l'am- bition et le désir de la gloire ne produisent pas sur les hommes d'autres effets que ceux que l'émulation avait fait naître parmi ses jeunes camarades.

Les occasions de se désabuser ne lui man- quèrent probablement pas pendant sa longue vie et dans ses diverses carrières , mais elles ne parvinrent point à effacer tout à fait les douces illusions de sou enfance. Son premier mouvement a toujours été celui d'un optimiste qui ne pouvait croire ni à de mauvais senti- ments ni à de mauvaises intentions ; à peine se permettait-il de supposer que l'on pût se trom- per; et ces préventions d'un genre si rare l'ont dirigé dans ses actions et dans ses écrits , non moins que dans ses habitudes de société. Plus d'une fois dans ses ouvrages il lui est échappé quelque erreur, pour n'avoir pas voulu révo- quer en doute le témoignage d'un autre écri- vain, et dans les affaires il était toujours le pre- mier à chercher des excuses pour ceux qui le contrariaient. Un homme d'esprit a dit de lui «{u'il ne savait pas trouver de tort à un autre t

KLOGF. HISTORIQUE

et cela était vrai même de ses ennemis ou de

ses détracteurs.

Buffon était du nombre des auteurs queiàe bonne heure on lui avait laissé lire, il le portait avec lui dans ses promenades; c'était au milieu du plus beau pays du monde, sur les bords de cette vallée si féconde de la Garonne , en face de ces collines si riches, de cette vue que les cimes des Pyrénées terminent si majestueusement , qu'il se pénétrait des tableaux éloijuents de ce grand écrivain ; sa passion pour les beautés de la nature naquit donc en même temps que son admiration pour le grand peintre à qui il devait d'en avoirplus vivement éprouvé les jouissances, et ces deux sentiments demeurèrent toujours unis dans son âme. Il prit Buffon pour maître et pour modèle; il le lut et le relut au point de le savoir par cœur , et dans la suite il en porta l'imitation jusqu'à calquer la coupe et la dispo- sition générale de ses écrits sur celles de VHh- toire naturelle.

Cependant les circonstances avaient encore éveillé en lui un autre goût qui ne convenait pas moins à une imagination jeune et méridio- nale : celui de la musique. Son père, son pré- cepteur , presque tous ses parents étaient mu- siciens; ils se réunissaient souvent pour exécuter des concerts. Le jeune Lacépède les écoutait avec un plaisir inexpi'imable , et bientôt la mu- sique devint pour lui une seconde langue qu'il écrivit et qu'il parla avec une égale facilité. On aimait à chanter ses airs , à l'entendre toucher du piano ou de l'orgue. La ville entière d'Agen applaudit à un motet qu'on l'avait prié de com- poser pour une cérémonie ecclésiastique , et de succès en succès il avait été conduit jusqu'au projet hardi de remettre Armide en musique , lorscfu'il apprit par les journaux que Gluck tra- vaillait aussi à cet opéra. Cette nouvelle le fit renoncer à son entreprise ; mais il ne put résis- ter à la tentation de communiquer ses essais à ce grand compositeur, et il en reçut le compli- ment qui pouvait le toucher le plus : Gluck trouva que le jeune amateur s'était plus d'une fois rencontré avec lui dans ses idées.

Pendant le môme temps , M. de Lacépède s'adonnait avec ardeur à la physique. Dès l'âge de douze ou treize ans , et sous les auspices de M. de Chabannes, il avaitforméavec les jeunes camarades que la prévoyante sagesse de son père lui avait choisis , une espèce d'académie dont plusieurs membres sont devenus ensuite mem- bres ou correspondants de l'Institut. Leurs oc- cupations d'abord conformes à leui- âge, devic

DU COMTE DE LACÉPÉDE.

rent par degrés plus sérieuses : ils faisaient ensemble des expériences sur l'électricité , sur l'aimant et sur les autres sujets qui occupaient le plus alors les physiciens; et M. de Lacépède ayant conclu de ces expériences quelques pro- positions qui lui semblèrent nouvelles , le choix de celui à qui il devait les soumettre ne fut pas douteux : il les adressa au grand naturaliste dont il admirait tant le génie , et il en reçut une réponse non moins flatteuse que celle du grand musicien. Buflbn le cita même en termes hono- rables dans quelques endroits de ses supplé- ments.

C'était, on le croira volontiers, plus d'en- couragement qu'il n'en fallait pour exalter un homme de vingt ans. Plein d'espérance et de feu , il accourt à Paris avec ses partitions et ses registres d'expériences ; il y arrive dans la nuit, et le matin de bonne heure il est au Jardin du Roi. Buffon , le voyant si jeune , fait semblant de croire qu'il est le fils de celui qui lui avait écrit, et le comble d'éloges. Une heure après chez Gluck, il en est embrassé avec tendresse. Il s'entend dire qu'il a mieux réussi que Gluck lui-même dans le récitatif : // est enfin dans ma puissance , que Jean-Jacques Rousseau a rendu si célèbre. Le même jour , M. de Monta- zet , archevêque de Lyon , son parent, membre de l'Académie française, le garde à un dîner se devait trouver l'élite des académiciens. On y lit des morceaux de poésie et d'éloquence : il y prend part à une de ces conversations vives et nourries , si rares ailleurs que dans une grande capitale. Enfm il passe le soir dans la loge de Gluck à entendre une représentation (ÏAiceste. Cette journée ressembla à un enchantement continuel ; il était transporté , et ce fut au mi- lieu de ce bonheur qu'il fit le vœu de se consa- crer désormais à la double carrière de la science et de l'art musical.

Ses plans étaient bien ceux d'un jeune homme qui ne connaît encore de la vie que ses douceurs, et du monde que ce qu'il a d'attrayant. Rendre a l'art musical , par une expression plus vive et plus variée , ce pouvoir qu'il exerçait sur les anciens , et dont les récits nous étonnent en- core; porter dans la physique cette élévation de vues et ces tableaux éloquents par lesquels V Histoire naturelle de Buffon avait acquis tant (!e célébrité; voilà ce qu'il se proposait, ce que tlcjà dans son idée il se représentait comme à moitié obtenu.

On conçoit que ni l'un ni l'autre de ces pro- jets ne pouvait se présenter sous le même jour

III

à de graves magistrats ou à de vieux oHiciers tels qu'étaient presque tous ses parents, Non pas qu'ils pensassent comme ce frère de Des- cartes ,' conseiller dans un parlement de pro- vince, qui croyait sa famille déshonorée, parce qu'elle avait produit un auteur; les esprits étaient plus éclairés à Agen vers la fin du dix- huitième siècle qu'en Bretagne dans le com- mencement du dix-septième ; mais des hommes expérimentés pouvaient craindre qu'un jeune homme ne présumât trop de ses forces, et qu'un vain espoir de gloire n'eût pour lui d'autre effet que de lui faire manquer sa fortune. D'après ses liaisons et ses alliances il pouvait espérer un sort également honorable dans la robe, dans l'armée ou dans la diplomatie : on lui laissait le choix d'un état, mais on le pressait d'en prendre un ; et sa tendresse pour ses parents l'aurait peut-être emporté sur ses projets , s'il ne se fût présenté à lui un moyen inattendu de sortir d'embarras. Un prince allemand , dont il avait fait la connaissance à Paris , se chargea de lui procurer un brevet de colonel au service des Cercles , service peu pénible comme on sait , ou plutôt qui n'en était pas un; car nous appre- nons de M. de Lacépède, dans ses Mémoii-es , que , bien qu'il ait fait vers ce temps-là deux voyages en Allemagne, il n'a jamais vu son ré- giment. Mais enfin, tel qu'il était, ce service donnait un titre , un uniforme et des épaulet- tes ; la famille s'en contenta , et le jeune colonel eut désormais la permission de se livrer à ses goûts. Ce qu'il y eut de plus plaisant, c'est que, bien autrement persuasif que Descartes, il dé- termina son père lui-même à quitter la robe , à accepter le titre de conseiller d'épée du Land- grave de H esse-Hombourg, et à paraître dans le monde , vêtu en cavalier. Ce bon vieillard se proposait devenirs'établir à Paris avec son fils, lorsque la mort l'enleva après une maladie dou- loureuse en 17S3.

Dans le double plan de vie que M. de Lacé- pède s'était tracé, il y avait une moitié , celle de la science , le succès ne dépendait que de lui-même; mais il en était une autre il me pouvait l'espérer que du concours d'une multi- tude de volontés que l'on sait assez ne pas se mettre aisément d'accord.

Sur une invitation de Gluck, et en partie avec les avis de ce grand maître, il avait composé la musique d'un opéra '. Après deux ou trois ans

< L'opéra d'Ompliale. H avait travaillé sur celai d'M-

a/one. Il donne une idée de ces compositionb dauâ «a Poc'li- que, sur la Mmuiue,

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de travail et de sollicitations, il en avait obtenu une première répétition ^ deux ans encore après on en fit la répétition générale; les acteurs, l'or- chestre et les assistants lui présageaient un grand succès , lorsque l'humeur subite d'une actrice fit tout suspendre. M. de Lacépède supporta cette contrariété conformément à son caractère, avec douceur et politesse ; mais il jura à part lui qu'on ne l'y prendrait plus, et il se décida à ne faire désormais de musique que pour ses amis.

On aurait regret à cette résolution , si de la théorie que se fait un artiste ou pouvaitconclure quelque chose touchant le mérite de ses œuvres. La Poétique de la Musique^ que M. de Lacé- pède publia en 178ô ', annonce un homme rempli du sentiment de son art, et peut-être un homme qui accorde trop à sa puissance; elle se fonde essentiellement sur le principe de l'inaila- tion : la musique, selon l'auteur, n'est que le langage ordinaire dont on a ôté toutes les arti- culations , et dont on a soutenu tous les tons en les élevant aussi haut ou en les portant aussi uas que l'ont souffert les voix qui devaient les former et l'oreille qui devait les saisir , et en leur domiant par ces deux moyens une expres- sion plus forte, puisqu'elle est à la fois plus du- rable, plus étendue et plus variée. Elle exprime plus vivement nos passions et le désordre de nos agitations intérieures, en franchissant de plus grands intervalles de l'échelle musicale et en les francliissant plus rapidement; elle re- cueille les cris que la passion arrache, ceux de la douleur, ceux de la joie, tous les tons enfin que la nature a destinés à accompagner et par conséquent à caractériser les effets que la mu- sique veut peindre. De l'identité du langage , de celle des sentiments qu'ils ont à exprimer , ré- sultent, pour le musicien, les mêmes devoirs que pour le poète. Toute pièce de musique , qu'elle soit ou non jointe à des paroles , est un poëme; mêmes précautions dans l'exposition, mêmes règles dans la marche , même succession dans les passions ; tous les mouvements en doi- vent être semblables; il n'est point de carac- tère, point de situation que le musicien ne doive et ne puisse rendre par les signes qui lui sont propres. L'auteur jugeait même possible de rappeler à l'esprit les choses inanimées , par l'imitation des sons qui les accompagnent d'or- dinaire , ou même par des combinaisons de sons propres à réveiller des idées analogues.

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Cet ouvrage, écrit avec feu , et plein de cette éloquence naturelle à un jeune homme pas- sionné pour son sujet, fut accueilli avec faveur, surtout par l'un des deux partis qui divisaient alors les amateurs de musique, celui des glu- ckistes , qui y reconnurent les principes de leur chef exprimés avec plus de netteté et d'élégance que ce chef ne l'aurait pu faire. Le grand roi de Prusse Frédéric II lui-même, comme on sait musicien et poète, et dont les compliments n'é- taient pas du style de chancellerie, lui écrivit une lettre flatteuse; et ce qui lui lit peut-être encore plus de plaisir, le célèbre Sacchini lui marqua sa satisfaction dans les termes les plus vifs.

M. de Lacépède, nous devons l'avouer, ne fut pas aussi heureux dans ses ouvrages de phy- sique, son Essai sur llLlectricité ' et sa Phy- sique générale et particulière ^. Buffon, qui, sur les sens, sur l'instinct, sur la génération des animaux , sur l'origine des mondes , n'avait à traiter que de phénomènes qui échappent en- core à l'intelligence, pouvait, en se bornant à les peindre, mériter le titre qui lui est si légi- timement acquis de l'un de nos plus éloquents écrivains; il le pouvait encore lorsqu'il n'avait à offrir que les grandes scènes de la nature ou les rapports multipliés de ses productions, ou les variétés infinies du spectacle qu'elles nous présentent; mais aussitôt qu'il veut remonter aux causes et les découvrir par les simples combinaisons de l'espi-it ou plutôt par les efforts de l'imagination, sans démonstration et sans analyse , le vice de sa méthode se fait sentir aux plus prévenus. Chacun voit que ce n'est qu'en se faisant illusion par l'emploi d'un langage fi- guré qu'il a pu attribuer à des molécules orga- niques la formation des cristaux ; trouver quel- que chose d'intelligible dans ce moule intérieur, cause efficiente, selon lui, de la reproduction des êtres organisés; croire expliquer les mou- vements volontaires des animaux et tout ce qui chez eux approche de notre intelligence, pat une simple réaction mécanique de la sensibilité, semer, en un mot , un ouvrage dont presque par- tout le fond et la forme sont également admi- rables, d'une foule de ces hypothèses vagues, de ces systèmes fantastiques qui ne servent qu'à le déparer. A plus forte raison, un pareil langage ne pouvait-il être reçu avec approbation dans les matières telles que la physique, o

' Deux vol. iD-l2. Paru, «783. ' Detii vol. iD-V2. l'ans, «78A.

DU COMTE DE LAGÉPÈDE.

déjà le calcul et l'expérience étaient depuis longtemps reconnus comme les seules pierres de touche de la vérité. Ce n'est pas lorsqu'un esprit juste a été éclairé de ces vives lumières qu'il préfère une période compassée à une ob- servation positive, ou une métaphore à des nombres précis. Ainsi , avec quelque talent que M. de Lacépède ait soutenu ses hypothèses , les physiciens se refusèrent à les admettre , et il ne put faire prévaloir ni son opinion que l'é- lectricité est une combinaison du feu avec l'hu- midité de l'intérieur de la terre , ni celle que la rotation des corps célestes n'est qu'une modifi- cation de l'attraction , ni d'autres systèmes que rien n'appuyait et que rien n'a confirmés. Mais , si la vérité nous oblige de rappeler ces erreurs de sa jeunesse, elle nous oblige de déclarer aussi qu'il se garda d'y persister. Il n'acheva point sa Physique, et dans la suite il retira au- tant qu'il put les exemplaires de ces deux ou- vrages , qui , en conséquence , sont devenus au- jourd'hui assez rares.

Heureusement pour sa gloire, Buffon, qui ne pouvait avoir sur cette méthode les mêmes idées que son siècle, et qui peut-être, avec cette faiblesse trop naturelle aux vieillards, trouvait dans les aberrations mêmes que nous venons de signaler un motif de plus de s'atta- cher à son jeune disciple, lui rendit le service de lui ouvrir une voie il pourrait exercer son talent sans contrevenir aux lois impérieuses de la science.

Il lui proposa de continuer la partie de son Histoire naturelle qui traite des animaux ; et pour qu'il put se livrer plus constamment aux études qu'exigeait un pareil travail , il lui of- frit la place de garde et sous-démonstrateur du Cabinet du Roi , dont Daubenton le jeune venait de se démettre ', L'héritage était trop beau pour que M. de Lacépède ne l'acceptent pas avec une vive reconnaissance , et avec toutes ses charges , car cette place en était une et une grande. Fort assujettissante et un peu subal- terne, elle correspondait mal à sa fortune et au rang qu'il s'était donné dans le monde , et toutefois il lui suffit de l'avoir acceptée pour en remplir les devoirs avec autant de ponctualité qu'aurait pu le faire le moindre gagiste. Tout le temps qu'elle resta sur le même pied, il se tenait les jours publics dans les galeries , prêt à répondre avec sa politesse accoutumée à toutes les questions des curieux, et ne mon-

En ITSi-)

trant pas moins d'égards aux plus pauvres per- sonnes du peuple, qu'aux hommes les pins considérables ou aux savants les plus distin- gués. C'était ce que bien peu d'hommes dans sa position auraient voulu faire; mais il le fai- sait pour plaire à un maître chéri, pour se rendre digne de lui succéder , et cette idée ennoblissait tout à ses yeux.

Dès 1788, quelques mois encore avant la mort de Buffon , il publia le premier volume de son Histoire des Reptiles, qui comprend les quadrupèdes ovipares; et , l'année suivante , il donna le second , qui traite des se pents ' ,

Cet ouvrage , par l'élégance du style , par l'intérêt des faits qui y sont recueillis , fut jugé digne du livre immortel auquel il faisait suite, et on lui trouva même, relativement à la science, des avantages incontestables, il marque les progrès qu'avaient faits les idées depuis qua- rante ans que l'/^^'i^îre naturelle avait com- mencé à paraître , progrès qui avaient été préparés par les travaux mêmes de l'homme qui s'était le plus efforcé de les combattre ; mais en !e considérant sous un autre point de vue , il peut servir aussi de témoin des progrès que la science a faits pendant les quarante ans écoulés depuis qu'il a paru.

On n'y voit plus rien de cette antipathie pour les méthodes et pour une nomenclature précise dont Buffon a répété si souvent les expressions. M. de Lacépède établit des classes , des ordres, des genres ; il caractérise nettement ces subdi- visions ; il énumère et nomme avec soin les es- pèces qui doivent se ranger sous chacune d'elles; mais s'il est aussi méthodique que Linnœus, il ne l'est pas plus philosophiquement. Ses or- dres , ses genres , ses divisions de genres , sont les mêmes , fondés sur des caractères bien ap- parents , mais souvent peu d'accord avec les rapports naturels. Il s'inquiète peu de l'organi- sation intérieure. Les grenouilles , par exem- ple , y demeurent dans le même ordre que les lézards et que lestortues, parce qu'ellesontqua- tre pieds ; les reptiles bipèdes en sont séparés , parce qu'ils n'en ont que deux ; les salaman- dres ne sont pas mêmes distinguées des autres lézards par le genre. Quant au nombre des es- pèces , cet ouvrage rend l'augmentation ac- tuelle de nos richesses encore bien plus sensible que les perfectionnements de nos méthodes. M. de Lacépède, quoique peut-être le plus fa-

' Hist. nat. gi'nérale et pnrtirnlï're des On.idnipc^cles ovi- raies: i vol. in-4°. 178S.— Des Ser|ients; \ vol. in-.'*''. I7S9

VI

vorisé des naturalistes de son temps , puisqu'il avait à sa disposition le cabinet que l'on regar- dait généralement comme le plus considérable , n'en compta que 288 , dont au moins un tiers n'étaient pas alors au Muséum et avaient été prises dans d'autres auteurs ; et le cabinet, sans avoir à beaucoup près encore tout ce qui est connu, en possède maintenant plus de 900. Remarquons cependant que M. de Lacépède , à l'exemple de Buffon et de Linnœus , était trop enclin à réunir beaucoup d'espèces , comme si «lies n'en formaient qu'une seule , et que c'est ainsi qu'il n'a admis qu'un crocodile et qu'un monitor , au lieu de dix ou de quinze de ces reptiles qui existent réellement ; d'où il est arrivé qu'il a placé le même animal dans les deux continents, lorsque souvent on ne le trou- verait que dans un canton assez borné de l'un ou de l'autre ; mais ces erreurs étaient inévi- tables à une époque l'on n'avait pas , comme aujourd'hui , des individus authentiques ap- portés de chaque contrée par des voyageurs connus et instruits.

Buffon venait de mourir. Ce deuxième vo- lume est terminé par un éloge de ce grand homme , ou plutôt par un hymne à sa mémoire, par un dithyrambe éloquent que l'auteur sup- pose chanté dans la réunion des naturalistes , en l'honneur de celui qui a plané au-dessus du globe et de ses âges , qui a vu la terre sortant des eaux , et les abîmes de la mer peuplés d'êtres dont les débris formeront un jour de nouvelles terres ; de celui qui a gravé sur un monument pius durable que le bronze les traits augustes du roi de la création , et qui a assi- gné aux divers animaux leur forme , leur phy- sionomie , leur caractère , leur pays et leur nom. Telles sont les expressions pompeuses et magnifiques dans lesquelles s'exhalent les sentiments qui remplissent le cœur de M. de Lacépède. Ils y sont portés jusqu'à l'enthou- siasme le plus vif; mais c'est un Buffon qui l'inspire, et il l'inspire à son ami , à son jeune élève , à celui qu'il a voulu faire héritier de son nom et de sa gloire. Sans doute le bonheur est : ;raud des hommes qui , après eux , peuvent I aisser de telles impressions ; mais c'en est un aussi , et peut-être un plus grand , de les éprou- ver à ce degré.

A cette époque , un changement se préparait dans l'existence jusque-là si douce de notre na- turaliste. Des événements aussi grands que peu prévus venaient de changer tout en France. Le pouvoir n'était plus que le produit journa-

ÉLOGE HISTORIQUE

lier de la faveur populaire , et chaque nioi<; voyait tomber à l'essai quelque grande réputa- tion, ou s'élever du sein de l'obscurité quelque personnage jusque-là inaperçu. Tout ce que la France avait d'hom.mes de quelque célébrité furent successivement invités ou entraînés à prendre part à cette grande et dangereuse lo- terie ; et M. de Lacépède , que son existence , sa réputation littéraire , et une popularité ac- quise également par l'aménité et par la bienfai- sance , désignaient à toutes les sortes de suf- frages , eut moins de facilité qu'un autre à se soustraire au torrent. On le vit successivement président de sa section , commandant de garde nationale , député extraordinaire de la ville d'Agen près de l'assemblée constituante , mem- bre du Conseil général du département de Paris, président des électeurs , député à la première législature ' , et président de cette assemblée 2, Plus d'une fois placé dans les positions les plus délicates , il y porta ces sentiments bienveil- lants qui faisaient le fonds de son caractère , et ces formes agréables qui en embellissaient l'ex- pression ; mais à une pareille époque ce n'é- taient pas ces qualités qui pouvaient donner de la prépondérance 5 elles ne touchaient guère ni les furieux qui assaillaient autoiu- de l'assem- blée ceux qui ne votaient pas à leur gré , ni les lâches qui les insultaient dans les journaux ; ou plutôt ces attaques , ces injures , n'étaient plus qu'un mouvement imprimé et machinal qui emportait tout le monde ; elles ne conser- vaientde signification ni pour ceux qui croyaient

diriger , ni pour ceux dont ils faisaient leurs victimes. Un jour M. de Lacépède vit dans un journal son nom en tête d'un article intitulé : Liste des scélérats qui votent contre le peuple^ et le journaliste était un homme qui venait souvent dîner chez lui : il y vint après sa listtj comme auparavant. Vous m'avez traité bien durement , lui dit avec douceur son hôte. Eh ! comment cela , monsieur ? Vous m'a- vez appelé scélérat I Oh ! ce n'est rien ; scélérat est seulement un terme pour dire qu'on ne pense pas comme nous.

Cependant ce langage produisit à la fin son effet sur une multitude qui n'avait pas encore su se faire un double dictioimaire , et ceux qui ne le parlaient pas se virent obligés de céder la place. M. de Lacépède fut des derniers à croire a cette nécessité. La bonne opinion qu'il avait des hommes était trop enracinée pour qu'il ne se

' Ensrplcnibre 1791. ' Le 30 aovem! re, mérue aaa^ft

DU COMITE Dî: LACÉPÊDE.

persuadât pas que bientôt la vérité et la justice l'emporteraient ; mais en attendant leur vic- toire , ses amis qui ne la croyaient pas si pro- chaine, l'emmenèrent à la campagne et presque de force. 11 voulait même de temps en temps revenir dans ce cabinet le rappelaient ses études , et dans sa bonne foi rien ne lui sembla plus simple que d'en faire demander la permis- sion à Robespierre. Heureusement le monstre eut ce jour-là un instant d'humanité. « Il eut à la campagne , dites-lui qu'il y reste. » Telle fut sa réponse , et elle fut prononcée d'un ton à ne pas se faire répéter lademande.il est certain qu'une heure de séjour dans la capitale eût été l'arrêt de mort de M. de Lacépède; des hom- mes qui souvent avaient reçu ses bienfaits à sa porte, et qui ne pouvaient juger de ses sentiments que par ce qu'ils avaient entendu dire à ses do- mestiques , étaient devenus les arbitres du sort de leurs concitoyens : ils en avaient assez ap- pris pour connaître sa modération , et à leurs yeux elle était un crime ; sa bienfaisance en était encore un plus grand , parce que le sou- venir en blessait leur orgueil. Déjà plus d'une fois ils avaient cherché à connaître sa retraite , et il se crut enfin obligé, pour ne laisser aucun prétexte aux persécutions , de donner sa démis- sion de sa place au Muséum. Ce ne fut qu'après le 9 thermidor qu'il put rentrer à Paris.

Il y revint avec un titre singulier pour un homme de quarante ans , déjà connu par tant d'ouvrages , celui d'élève de l'école Normale.

La Convention , abjurant enfin ses fureurs , avait cru pouvoir créer aussi rapidement qu'elle avait détruit ; et pour rétablir l'instruction pu- blique, elle avait imaginé de former des pro- fesseurs en faisant assister des hommes déjà munis de quelque instruction aux leçons de savants célèbres qui n'auraient à leur montrer que les meilleures méthodes d'enseigner. Quinze cents individus furent envoyés à cet effet à Pa- ris , choisis dans tous les départements , mais comme on pouvait choisir alors : quelques-uns à peine dignes de présider à une école primaire ; d'autres égaux pour le moins à leurs maîti-es par l'âge et la célébrité. M. de Lacépède s'y trouvait sur les bancs avec M. de Bougainville , septuagénaire , officier-général de terre et mer, écrivain et géomètre également fameux ; avec le grammairien de Wailly , non moins âgé , et auteur devenu classique depuis quarante ans ; avec notre savant collègue M. Fourier. M. de La Place lui-même , et c'est tout dire , y parut d'abord comme élève; et aux côtés de pareils

hommes siégeaient des villageois qui à peine savaient lire correctement. Enfin , pour com- pléter l'idée que l'on doit se faire de celte réu- nion hétérogène, l'art d'enseigner y devait être montré par des hommes très-iilustres sans doute, mais qui ne l'avaient jamais pratiqué : les Volney, les Berthollet, les Bernardin de Saint-Pierre. Cependant, qui le croirait? cette conception informe produisit un grand bien , mais tout différent de celui qu'on avait eu en vue. Les hommes éclairés que la terreur avait dispersés et isolés se retrouvèrent; ils reformè- rent une masse respectable, et s'enhardirent a exprimer leurs sentiments , bien opposés à ceux qui dirigeaient la multitude et ses chefs. Ceux d'entre eux qui s'étaient cachés dans les pro- vinces étaient accueillis comme des hommes qui viendraient d'échapper à un naufrage : la considération, les prévenances les entouraient, et M. de Lacépède, outre sa part dans l'intérêt commun, avait encore celle qui lui était due, comme savant distingué, comme écrivain ha- bile , et comme ami et familier de ce que le ré- gime précédent avait eu de plus respectable.

Depuis sa démission, il n'était plus légale- ment membre de l'établissement du Jardin du Roi, et il n'avait pas été compris dans l'organisa- tion que l'on en avait faite pendant son absence ; mais à peine fut-il permis de prononcer son nom sans danger pour lui , que ses collègues s'empressèrent de l'y faire rentrer. On créa à cet effet une chaire nouvelle affectée à l'his- toire des reptiles et des poissons , en sorte qu'on lui fit un devoir spécial précisément de l'étude que depuis si longtemps il avait choisie par goût. Ses leçons obtinrent le plus grand succès ; on y voyait accourir en foule une jeunesse privée depuis trois ou quatre ans de tout enseigne- ment , et qui en était, en quelque sorte, affa- mée. La politesse du professeur, l'élégance de son langage , la variété des idées et des connais- sances qu'il exposait, tout, après cet intervalle de barbarie qui avait paru si long , rappelait , pour ainsi dire , un autre siècle. Ce fut alors , surtout , qu'il prit dans l'opinion le rang du vé- ritable successeur de Buffon; et en effet on en retrouvait en lui les manières distinguées ; ii montrait le même art d'intéresser aux détails les plus arides; et de plus, à cette époque oii Daubenton touchait au terme de sa carrière , M. de Lacépède restait seul de cette grande as- sociation qui avait travaillé à V Histoire Natu- relle. C'est à ce titre qu'il fut hautement appelé à faire partie du noyau de l'Institut , et quV

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se trouva ainsi l'un de ceux qui furent chargés de renouveler l'Académie des Sciences , cette académie dont, quelques années auparavant, le souvenir de ses ouvrages de physique lui aurait peut-être rendu l'entrée assez diflicile. Il s'agissait d'y rappeler plusieurs de ceux qui l'avaient repoussé, et pour tout autre cette position aurait pu être délicate; mais, nous l'a- vons déjà vu , il était incapable de se souvenir d'un tort, et les hommes dont nous parlons ne furent pas ceux dont il s'empressa le moins d'accueillir les sollicitations. Il a été l'un de nos premiers secrétaires , et son bel éloge historique de Dolomieu fera toujours regretter qu'il ait été enlevé par de plus hautes dignités à un poste qu'il aurait rempli mieux que personne. Déjà dans sa première jeunesse il avait célébré avec la chaleur de son âge le dévouement du prince Léopold de Brunswick , mort en es- sayant de sauver des malheureux victimes d'une grande inondation.

Il paraît cependant qu'au milieu de ces cau- ses nombreuses de célébrité , son nom n'arriva pas à tous les membres de l'administration du temps ; et l'on n'a pas oublié le conte de ce mi- nistre du Directoire , qui , revenant de faire sa visite officielle au Muséum , et interrogé par quelqu'un s'il avait vu Lacépède, répondit qu'on ne lui avait montré que la girafe , et se fâcha beaucoup de cequ'on ne lui eût pas fait tout voir. Nous rappelons cette anecdote bur- lesque parce qu'elle peint l'époque.

De toutes les occupations auxquelles il avait été contraint de se livrer, les sciences seules , comme c'est leur ordinaire, lui avaient été li- dèles à l'époque du malheur, et c'était avec elles qu'il s'était consolé dans sa retraite. Re- prenant les habitudes de sa jeunesse, passant les journées au milieu des bois ou au bord des eaux, il y avait tracé le plan de son Histoire des poissons ^ le plus important de ses ouvra- ges. Aussitôt après son retour, il s'occupa de la rédiger, et au bout de deux ans, en 1798, il se vit en état d'en faire paraître le premier volume; il y en a eu successivement cinq, dont le dernier est de 1803.

Cette classe nombreuse d'animaux, peut-être la plus utile pour l'homme après les quadru- pèdes domestiques , est la moins connue de tou- tes : c'est aussi celle qui se prête le moins à des développements intéressants; froids et muets , passant une grande partie de leur vie dans des abîmes inaccessibles, exempts de ces mouvements passionnés qui rapprochent tant

ÉLOGE HISTORIQUE

les quadrupèdes de nous, ne montrant rien de cette tendresse conjugale, de cette sollicitude pa- ternelle qu'on admire dans les oiseaux, ni de ces industries si variées , si ingénieuses qui ren- dent l'étude des insectes aussi importante pour la philosophie générale que pour l'his- toire naturelle, les poissons n'ont presque à of- frir à la curiosité que des configurations et des couleurs dont les descriptions rentrent néces- sairement dans les mêmes formes , et impri- ment aux ouvrages qui en traitent une monoto- nie inévitable. M. de Lacépède a fait de grands efforts pour vaincre cette difficulté, et il y est souvent parvenu ; tout ce qu'il a pu recueillir sur l'organisation de ces animaux, sur leurs habi- tudes , sur les guerres que les hommes leur li- vrent, sur le parti qu'ils en tirent, il l'a exposé dans un style élégant et pur ; il a su même ré- pandre du charme dans leurs descriptions tou- tes les fois que les beautés qui leur ont aussi été départies dans un si haut degré permettaient de les offrir à l'admiration des naturalistes ; et n'est-ce pas en effet un grand sujet d'admira- tion que ces couleurs brillantes, cet éclat de l'or, de l'acier, du rubis , de l'émeraude versés à profusion sur des êtres que naturellement l'homme ne doit presque pas rencontrer, qui se voient à peine entre eux dans les sombres prfi- fondeurs ils sont retenus? mais encore, les paroles ne peuvent avoir ni la même variété ni le môme éclat; la peinture même serait impuis- sante pour en reproduire la magnificence.

Toutefois , les difficultés dont nous parlons ne sont relatives qu'à la forme, et ne naissent que du désir si naturel à un auteur qui suc- cède à Buffon de se faire lire par les gens du monde. Il en est qui tiennent de plus près au fond du sujet, et dont les hommes du métier peuvent seuls se faire une idée. Avant d'écrire sa première page sur une classe quelconque d'êtres, le naturaliste qui veut mériter ce nom doit avoir recueilli autant d'espèces qu'il lui est possible, les avoir comparées à l'intérieur et à l'extérieur, les avoir groupées d'après l'ensem- ble de leurs caractères, avoir démêlé dans les articles confus, incomplets, souvent contradic- toires de ses prédécesseurs , ce qui concerne chacune d'elles; y avoir rapporté les observa- tions souvent encore plus confuses, plus obs- cures de voyageurs, la plupart ignorants ou superstitieux, et cependant les seuls témoins qui aient vu ces êtres dans leur climat natal , et qui aient pu parler de leurs habitudes, des avantages qu'ils procurent, des dor mages

DU COMTE DE LACÉPÈDE.

qu'ils occasionnent. Pour apprécier ces